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Haïti : mon enfant d’un jour

Des enfants jouent dans une rue de Léogâne.

Des enfants jouent dans une rue de Léogâne

Port-au-Prince est en ruines. La poussière recouvre tout, on se croirait dans une ville fantôme. Sept semaines et demie ont déjà passé, mais le tremblement de terre semble s’être produit la veille seulement. En fermant les yeux, on peut presque le sentir. Les mots manquent pour traduire ses impressions.

Au coeur de la capitale se dressait l’Hôpital universitaire général. Il a été pratiquement détruit. La faculté de pédiatrie n’existe plus. Sur le campus, une école de formation aux soins infirmiers s’est effondrée. Au moment de la catastrophe, elle abritait 120 élèves et enseignants. Les corps de certains d’entre eux n’ont jamais été retrouvés. L’odeur de la mort va et vient avec les caprices du vent, rappel poignant d’une épouvantable tragédie.

Pour compenser en partie les pertes subies par le système de santé haïtien, la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et d’autres organisations internationales ont mis en place des services médicaux de substitution. A quelques mètres des bâtiments en ruines, des tentes ont été érigées pour accueillir des unités de chirurgie, d’obstétrique et d’orthopédie.

Cet après-midi, je suis venu à l’hôpital en compagnie d’une équipe de télévision pour voir comment ces efforts servent la population sinistrée de Port-au-Prince. La première chose qui m’a frappée en arrivant, c’est la foule des patients installés dans la ‘salle d’attente’ à ciel ouvert, leurs expressions hébétées, épuisées, misérables.

Un enfant

Un enfant d’à peine deux ans – l’âge de ma fille cadette – erre au hasard en appelant sa mère. Il est apparemment seul, mais ne semble pas désespéré, plutôt fatigué de crier en vain. Une larme perle au coin de son oeil. On dirait qu’il n’a plus la force d’appeler. Il marche à présent en direction de la sortie, mais personne n’a l’air de s’en soucier.

Je remarque deux choses dont chacune devrait pourtant suffire à capter l’attention. D’une part, sa tête est entièrement couverte de bandages manifestement très gênants – il s’efforce avec obstination de s’en débarrasser. D’autre part, il lui manque l’avant-bras droit.

Je continue de l’observer pendant quelques minutes, mais, décidément, personne ne s’occupe de lui. Je finis par demander autour de moi qui est cet enfant… pas de réponse!

Mon enfant

Je le prends alors dans mes bras, comme je prends ma petite Telma lorsqu’elle pleure. Je le serre contre ma poitrine, lui caresse le dos, murmure à son oreille: “Chhhh, chhhh, ça va aller”. Il se calme, laisse reposer sa tête sur mon épaule – comme Telma – et enroule doucement, mais fermement son bras autour de mon cou. Son bras gauche, bien sûr.

Je me mets à nouveau en quête de quelqu’un qui pourrait savoir quelque chose au sujet de cet enfant. Personne ne semble vraiment concerné. Il doit bien y avoir une infirmière qui s’occupe de lui? “Pas de quoi s’inquiéter”, répond l’une d’elles à ma question.

Au bout d’un quart d’heure, un homme s’approche de moi et me dit qu’il est le père de l’enfant. Je l’interroge au sujet de la mère. Il me répond qu’elle a péri dans le tremblement de terre. Silence.

Il a survécu

Il me raconte que l’enfant est resté emprisonné sous les décombres pendant plusieurs heures, qu’il a subi plusieurs fractures du crâne et a été très malade. La perte de son avant-bras est uniquement due au fait qu’il n’a pas bénéficié des soins appropriés – comme des milliers d’autres amputés. Néanmoins, il a survécu et, compte tenu de toutes ses souffrances, il semble plutôt en forme.

Je demande à nouveau à l’homme qui il est (il ne parle que créole) et il me confirme qu’il est bien le père. A mon avis, il ne peut être, dans le meilleur des cas, que le grand-père. C’est un homme âgé – bien qu’il ait probablement l’air plus vieux qu’il ne l’est réellement – très maigre et qui a perdu quasiment toutes ses dents. Je m’inquiète à l’idée qu’il risque de mourir avant que l’enfant ne soit en mesure de se débrouiller tout seul.

Je fais plusieurs tentatives pour lui rendre l’enfant, mais celui-ci ne veut rien savoir: il veut rester avec moi. Enfin, il cède et commence aussitôt à crier famine: “Mangé, mangé”. L’homme se tourne vers moi et me demande un peu d’argent pour acheter un peu de nourriture. L’hôpital n’a pas de quoi alimenter ses patients. Je sors les 7 dollars qui se trouvent dans ma poche et les lui donne.

Aujourd’hui, au moins, l’enfant aura de quoi manger, de même que cet homme. J’ai bien l’impression que peu de gens ici font plus d’un repas par jour. Ces 7 dollars représentent une chance de survie pour un jour de plus.

Je n’ai pas demandé le nom de l’enfant. Je n’ai pas osé, sans très bien savoir pourquoi. Peut-être parce que cet enfant d’un jour représentait pour moi tous les enfants haïtiens. Je ne sais pas. Aujourd’hui, quoi qu’il en soit, c’était un peu le mien.

J’écris ceci sur la terrasse d’un magnifique hôtel. Situé sur le flanc d’une colline qui surplombe le port et la Mer des Caraïbes, l’Hôtel Oloffson est un des lieux les plus emblématiques de Port-au-Prince. Il figure sous le nom de “Trianon” dans le fameux roman de Graham Greene intitulé Les Comédiens.

J’avais toujours pensé que l’enfer devait se trouver quelque part sous terre. J’ai découvert qu’il est ici, flottant à la surface des choses entre cette terrasse et la mer.

 

Marco Jiménez à Port-au-Prince

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