Le docteur Michaèle Amédée-Gédéon, Présidente de la Croix-Rouge Haïtienne nous livre ses pensées, son analyse et sa vision sur les actions passées et à venir de la Croix-Rouge. Abandonnant tantôt sa casquette de présidente pour parler en tant que citoyenne, Mme Gédéon porte un regard lucide sur la situation d’Haïti, entre préoccupation et espoir pour ses concitoyens. Entretien.
Docteur Gédéon, six mois après le séisme du 12 janvier, quelle est votre vision sur la reconstruction d’Haïti ?
Le monde entier a vécu l’après tremblement de terre avec Haiti. Port-au-Prince, Jacmel et Léogane ont été presque totalement détruites. Léogane à 90%, Port-au-Prince la capitale et l’aire métropolitaine ont été très affectées, avec tous les bâtiments publics à terre, des symboles forts pour les Haïtiens. Aussi bien les propriétaires de maisons que les locataires ont subi de graves dommages. C’est un événement sans précédent auquel on ne s’attendait pas. Depuis 200 ans, nous n’avions pas connu de séisme et nous avions perdu tout le sens d’un comportement responsable face à ce type de catastrophe. Il va falloir que l’on apprenne à cultiver ce sens.
Six mois après, il faut reconstruire. Reconstruire « en mieux », des villes qui répondent aux normes de la modernité. L’on doit exploiter l’opportunité que nous a donnée le tremblement de terre de mieux bâtir. Je parle bien entendu de l’infrastructure physique mais également de l’environnement et de l’humain !
Vous parlez de « reconstruire l’humain »… Justement, comment va la population ?
Le tissu humain a été fracturé sévèrement. Que faire avec et pour les milliers d’handicapés que le séisme nous a laissés ? Il faut que ces gens reprennent le gout de vivre autrement en assumant leur handicap. Les défis économiques et sociaux, les catastrophes climatiques successives qui ont jalonné le quotidien des citoyen(ne)s haïtien(ne)s les ont rendu plus résilients. Voilà un peuple qui, au lendemain de la catastrophe se retrouve en survivant et qui se remet à espérer ! Le peuple haïtien est un « bon peuple ».
J’ai vu des jeunes femmes handicapées lourdement qui ont retrouvé le sourire. Comment est-ce possible ? Elles ont vu une petite lueur d’espoir, et compris qu’elles peuvent faire face à cette nouvelle vie.
J’ai vu des hommes qui, au moment de cette intervention brutale qu’est l’amputation étaient aux fins fonds du désespoir, n’imaginant leur vie future que dans la mendicité. Mais avec l’appui que leur apportent certaines organisations, ces gens ont compris qu’ils pourront retrouver leur métier, après la pose d’une prothèse et une réhabilitation physique.
Les Haïtiens ont toujours cette capacité à penser que le lendemain peut être meilleur. Et le peuple, courageux et résilient, se remet facilement au travail. Malheureusement il est dépourvu des ressources financières nécessaires pour mener une vie décente. Cette misère et cette pauvreté sont le plus grand mal.
Qu’en est-il de la situation économique depuis le séisme ?
Elle s’est aggravée à coup sur ! A la Croix-Rouge haïtienne, avant le séisme, on avait une définition de la vulnérabilité : une personne dépourvue de ressources financières, matérielles qui dépend de quelqu’un d’autre est une personne vulnérable.
Le séisme du 12 janvier a complètement changer la notion de vulnérabilité. Jamais on n’aurait pensé que des professionnels de la santé, du droit, de l’éducation ou de l’agriculture…, pourraient un jour être classés dans la catégorie des personnes vulnérables. Mais on l’a vu en 30 secondes ! Les fonctionnaires publics, les personnels du secteur privé appartenant à la classe moyenne, ces gens ont perdu leurs biens en une fraction de minute ! C’est un traumatisme à vous faire perdre la raison. Ces gens vivent une situation de grande précarité. Des gens pour qui il a fallu 10 ou 20 ans pour construire une maison pour leur famille, et tout s’écroule en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.
Ces personnes de la classe moyenne sont devenues vulnérables avec quelque chose en moins, cette facilité à faire face immédiatement à une situation de grande précarité qu’ont ceux qui connaissent de longue date la rudesse de la vie.
Je suis fortement préoccupée par cette question. Car généralement on ne pense pas à ces personnes. Qui pense pour cette catégorie là ? A mon sens, c’est dans cette catégorie que l’on va trouver le plus de traumatismes mentaux et de séquelles psychologiques suite au désastre. Je demande déjà à la Croix-Rouge de me pardonner mais la citoyenne a voulu parler et la citoyenne ne peut pas prendre partie pour l’un aux dépens de l’autre. La citoyenne doit avoir une vision large de la personne humaine et comprendre que tout un chacun, après un séisme pareil, peut devenir vulnérable.
Nous devons être flexibles sur la manière d’appréhender le concept de vulnérabilité. Aujourd’hui un tel est vulnérable, demain c’est l’autre…
Selon vous, le soutien psychologique est-il un enjeu majeur en Haïti ?
C’est un besoin à n’en pas douter. Le problème c’est que nous ne comptons pas beaucoup de psychiatres ou psychologues dans la corporation médicale haïtienne. Et puis traditionnellement, les Haïtiens se parlent entre eux et avant le 12 janvier, il n’y avait peut être pas ce besoin d’aller voir le psy. Mais j’avoue qu’on a besoin plus que d’une oreille pour pouvoir se sortir de ce traumatisme. Est-ce qu’il s’agit forcément de support individuel ? Oui dans certains, cas, mais quelle est cette sorte de thérapie que nous devrions trouver pour des groupes? Organiser des activités de théâtre populaire de sorte à faire revenir le rire collectif…, il nous faut être créatifs et innovateurs pour les survivants du séisme.
Sur la santé, quelle est la situation aujourd’hui et quels types d’action prônez-vous ?
D’abord, je dois dire que nous avons une chance énorme qu’il n’y ait pas eu d’épidémie, ce qui était une grande crainte en entrant dans la saison pluvieuse. Avec les cliniques mobiles et tout le dispositif santé déployé par la Mouvement Croix-Rouge et les autres acteurs, nous avons contribué à cela. Nous avons aussi pris une grande part dans la distribution d’eau potable et à l’installation de structures d’assainissement (latrines, bennes à ordures et autres…). De plus, une vaste campagne nationale de vaccination des personnes a été organisée dans les camps spontanés, à laquelle la CR, accomplissant son rôle d’auxiliaire des pouvoirs publics, a contribué grandement.
Forte de ce constat, je dois dire que dans le secteur de la santé comme dans tous les domaines d’ailleurs, il ne peut pas s’agir pour nous acteurs humanitaires, de nous substituer aux instances nationales. Il faut appuyer et renforcer les structures haïtiennes.
Dès le début des opérations d’urgence, j’ai plaidé pour que dans nos équipes de réponse à l’urgence santé soit associé le personnel médical haïtien ayant perdu sa structure de travail. Associer les professionnels haïtiens à l’offre de soins leur a permis de continuer à pratiquer la médecine et a évité les départs massifs des compétences à l’étranger. A aucun moment il ne faut se substituer ni aux autorités ni aux professionnels haïtiens disponibles et désireux de travailler !
Quels sont les grands enjeux pour la CRH dans les 6 mois à venir?
Tout reste prioritaire, mais ce qui une priorité pour les victimes est l’abri. Le concept varie d’un acteur à l’autre, on parle d’abri provisoire, transitionnel, de logement progressif, un concept que j’aime beaucoup car il permet d’entrevoir que la progression peut aboutir à un résultat qui serait une maison définitive… On ne peut pas ignorer ce chantier.
La CR est vu comme étant un partenaire fiable à la fois par les victimes et par les pouvoirs publics. Nous nous efforçons de contribuer à la construction de 30000 abris transitionnels. La taille de ces modules d’abris n’est que de 18m2 alors que la taille des familles à loger varie beaucoup. C’est pourquoi je souhaite que l’on distribue ces modules en prenant ce critère en considération. Par exemple, pour des familles de plus de 5 personnes, je recommande qu’on leur donne 2 modules, si possible.
L’eau et l’assainissement demeurent un chantier prioritaire et à l’heure où nous parlons, il faut continuer à donner de l’eau à la population. Mais nous devons élargir l’aide, car il y a les gens qui sont dans les camps mais il y a aussi tous ceux qui sont restés dans leurs quartiers… Afin de ne pas créer de dépendance de la population, la CR appuie l’instance étatique régulatrice du secteur eau et assainissement, la Direction nationale de l’eau potable (Dinepa).
Un mot sur la saison cyclonique et la préparation aux catastrophes…
Nous avons développé et présenté aux instances nationales et internationales notre plan de contingence et récemment nous avons réuni les présidents des filiales régionales autour de la question. Les communautés doivent être préparées aux risques de désastres. Pour prétendre à un objectif de zéro mort, les communautés doivent être en mesure d’appréhender le risque pour pouvoir ensuite le réduire.
Si l’on ne peut pas prévoir une catastrophe, on peut cependant en prévenir les effets. Comment ? En aidant les gens à identifier les risques et en leur donnant, sinon les moyens, tout au moins, le savoir et savoir-faire…
Depuis des années, avec certaines Sociétés nationales partenaires (SNP), nous travaillons sur plusieurs zones du territoire. Mon souhait est que ces partenaires traditionnels fassent partie de l’effort d’ensemble de la préparation des communautés, sans fracturer le territoire.
Quel est votre regard sur le soutien que vous apporte le Mouvement Croix-Rouge ?
C’est un soutien sans précédent. Il n’y a qu’une chose que la CRH puisse dire, c’est qu’elle apprécie la solidarité et la générosité dont les sociétés nationales partenaires et la Fédération internationale font preuve. La Fédération le dirait sans hésiter : c’est son plus grand déploiement dans un seul et même pays en terme moyens financiers, logistiques, ressources humaines.. Pour ce que je vois tous les jours, nous avons eu la chance de bénéficier du support de gens de bien ! C’est remarquable.
La Croix-Rouge française est présente aux côtés de la CRH depuis plus de dix ans. Quel regard portez-vous sur cette collaboration ?
Je pourrais résumer en disant que la CRF est une bonne amie de la CRH. On a cheminé toutes ces années ensemble. On se supporte mutuellement. C’est une relation affectueuse. Nous nous respectons et nous parlons d’égal à égal. Au sein du Mouvement, chaque Société nationale a les mêmes droits, qu’elle soit grande ou petite. C’est une bonne chose. J’avoue aussi qu’avec la CRF, nous partageons une vision commune sur l’action humanitaire, sur la manière de faire les choses, sur la non-substitution et le renforcement des structures existantes, par exemple.
De plus, la CRF m’a fait l’honneur de nous octroyer sa plus grande distinction, la croix de vermeil (NDLA : remise lors de la dernière visite du président Mattei en février 2010), c’est une reconnaissance publique de l’effort de la CRH pour aider nos concitoyens.
Qu’attendez-vous en termes de support et de développement organisationnel de la part des sociétés partenaires ?
Le support à la Société Nationale hôte est le dernier pilier du plan d’action du Mouvement Croix-Rouge (NDLA : avec l’opération d’urgence et la préparation aux désastres).
L’institution CRH a été elle-même victime du séisme. Nous avons perdu nos locaux administratifs, à Port-au-Prince et à Jacmel. Il faut maintenant reconstruire des locaux selon les normes para sismiques. Nous espérons que nos partenaires nous aideront à financer cette reconstruction mais aussi par l’apport en équipement … Un exemple, il faut reconstituer notre service d’ambulances, que dans un passé récent, la CRF nous avait aidé à mettre sur pied.
Il faut aussi reconstruire le volontariat, richesse de notre SN, et lui donner les capacités d’appréhender toutes les notions de risques. Nous allons introduire dans le curriculum de formation des chapitres sur le tremblement de terre et sur le tsunami, qui n’existaient pas avant. Nous attendons de pouvoir bénéficier de l’expertise des SNP pour la formation de nos cadres et volontaires.
Il faut exploiter les opportunités que nous donnent le séisme pour nous renforcer et développer des mécanismes qui nous permettent de cheminer vers une pérennité. On ne peut pas toujours être dépendant des autres…
Je souhaite que nous puissions nous positionner comme une Société nationale, petite mais forte, qui remplit son rôle d’auxiliaire des pouvoirs publics et de premier répondant en cas d’urgence ! Nous nous améliorerons pour fournir les services qu’attend la population. Et la population compte sur la CRH, je peux vous le dire…
Propos recueillis par Laetitia Martin, déléguée information de la Croix-Rouge française
